Duke Nukem

L’impossible adaptation éthique de Duke Nukem

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On savait que les adaptations avaient le vent en poupe ; en atteste les projets en cascade de dj2 Entertainment, le prochain animé de Nier Automata, les projets de Resident Evil et Bioshock, ou encore le très naissant Netflix Geeked Show qui présente toutes les nouveautés de la plateforme. Les réalisations se veulent pour le moment cohérentes avec la vague culturelle médiatique, ciblant tantôt les générations nostalgiques des années 1980-1990 (à l’instar de Sonic the Hedgehog), tantôt les franchises à succès (comme Disco Elysium, ou Arcane). Ce qu’on ne savait pas, en revanche, c’est la détermination de certaines productions à s’engager coute que coute sur le marché, quitte à récupérer d’étonnants contrats. C’est ainsi que Legendary Entertainment a déclaré avoir obtenu les droits de Duke Nukem, pour l’adaptation de ce titre dont on n’espérait plus rien depuis 2011.

Duke Nukem 3D

Duke Nukem 3D (1996)

Une adaptation tourmentée

C’est en tout cas l’annonce exclusive qui a pu être formulée au travers du Hollywood Reporter. Le projet rassemble plusieurs producteurs, Legendary Entertainment en tête de gondole, avec dans son sillage le trio fraichement formé (2021) derrière Counterbalance Entertainement : Jon Hurwitz, Josh Heald, & Hayden Schlossberg. Ces trois compères ne semblent pas s’être aventuré dans cette galère par hasard. Leur talent, pour remettre au goût du jour d’anciennes licences enfouies, a en effet été constaté avec la série Cobra Kai, dont la plus grande prouesse a été de parvenir à réutiliser le matériau présent dans The Karate Kid (1984), pour finalement s’en détacher et se diriger vers une création originale à succès.

Enfin, autre acteur derrière ce projet de Duke Nukem, Jean-Julien Baronnet de Marla Studios a fait de l’adaptation de jeux vidéo pour le cinéma la spécialisation de sa société. Le bordelais témoigne d’une certaine expérience à la fois dans le cinéma et le jeu vidéo, d’abord aux côtés de Luc Besson, puis au sein des studios Ubisoft. Cette joyeuse troupe n’est cependant pas au complet, car il manque dans la fondation du projet les piliers probablement les plus déterminants : un scénariste et un réalisateur, toujours absents à ce jour.

Notons, qu’il ne s’agit pas de la 1ʳᵉ tentative d’adaptation, puisque Paramount et Platinum Dunes s’étaient prêtées également au jeu en 2018, bombardant John Cena du titre de Duke. Cette opportunité de carrière pour John Cena a toutefois tourné court à partir de janvier 2019, l’abandon du projet ayant été confirmé par l’acteur John St. John. À ce sujet, les producteurs exprimaient déjà certaines réserves en mars 2018, notamment du point de vue du travail d’écriture qui, dans sa réadaptation des valeurs et de la culture du jeu, semblait tourmenté par d’inédites questions éthiques :

Il s’agira alors d’une question de ton. […] Comment réussir à saisir le bon ton, par exemple à la façon dont Deadpool a mis en place son ton. Je pense que nous devons passer par là, et si nous n’arrivons pas à saisir le ton qu’il faut, alors nous ne ferons pas le film.

Les toilettes dans Duke Nukem Forever

Difficile de jouer sur un ton pareil…

Les grands échecs d’une licence à succès

À la gloire de la première personne

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’univers de Duke Nukem ne s’agace pas, en effet, avec certaines subtilités intellectuelles ou sociales. Dès son entrée en jeu en 1991, le titre met en scène une 2D résolument classique, mêlant plateformes et tirs au fusil, contre des aliens et robots destructeurs. C’est réellement en 1996 que le jeu se dote de l’esprit trivial et stupidement brutal qu’on lui connaît jusqu’alors, avec la sortie de Duke Nukem 3D.

Il est propulsé rapidement en tant que fabuleux exutoire de violence, profitant de l’élan des jeux de tir à la première personne que l’époque connaît. Rappelons, en effet, que dès 1993, Wolfenstein 3D initie l’ascension, emmenant avec lui certaines légendes vidéoludiques comme Doom (1993), Quake (1996) puis des créations plus narratives comme Half-Life (1998). Duke Nukem 3D participe activement à cette mouvance culturelle, avec des résultats aux ventes et dans les critiques qui font l’éloge de son style outrancier et volontairement simplet.

Affiche de Wolfenstein 3D

Duke Nukem n’est pas le seul à utiliser l’image du guerrier blond bodybuildé

Un héritage difficile à assumer

Il est une satire sanguinolente des héros virilistes des années 1980, suggérant derrière son personnage bodybuildé et à la coupe en brosse une foule de Schwarzenegger, Stallone, Willis, ou Van Damme. Last Action Hero, Total Recall ou encore Rambo sont ses modèles, allant de pair avec des accroches verbales particulièrement testostéronées (“Personne ne pique nos gonzesses… en s’en tirant vivant.”). Le jeu assume alors son côté nanar jusqu’au bout, faisant de la pornographie et de scènes de viol des éléments du décor.

Suite à ce succès fulgurant, Duke Nukem Forever est annoncé dès 1997, plus dans un excès de confiance que pour la cohérence du nouveau projet. L’évolution technologique rapide, la percée scénaristique d’Half-Life ou encore l’insatisfaction irraisonnée des directeurs auront raison de ce second titre, qui se languira alors durant quatorze années dans un développement chaotique. C’est pour ainsi dire le début de la fin pour cette licence qui peine à rattraper le temps perdu par presque deux décennies d’hésitations. À sa sortie en 2011, les atermoiements de l’équipe ne sont plus un secret, et Duke Nukem Forever rate de façon catastrophique les enjeux de son époque. Les graphismes se sont certes améliorés, mais c’est bien insuffisant face à un Portal sorti quatre ans auparavant. Il déçoit en outre avec un gameplay revu à la baisse (moins d’armes), qui recycle des modèles d’un autre temps (murs invisibles).

Enfin, Duke Nukem Forever agite en 2011 un débat qui semblait n’être pas digne d’intérêt préalablement. Avec un réalisme beaucoup plus exubérant dans ses graphismes, peut-il encore se permettre de faire des violences sexuelles des éléments de comédie ? La caricature, quasiment enfantine dans Duke Nukem 3D des modèles masculins et féminins, doit-elle s’accentuer dans Forever au point de ne plus distinguer le pastiche d’un humour gras ?

Les soeurs jumelles dans Duke Nukem Forever

Les sœurs jumelles dans Duke Nukem Forever

L’habit fait le ringard

Depuis ce titre de 2011, la licence s’est écroulé en silence, ne se relevant qu’à de rares occasions où sa nostalgie peut encore opérer. Le projet d’adaptation avec John Cena a été un de ces moments. Mais, force est de constater que Paramount et Platinum se sont brisés les dents face au matériau trop ambivalent de Duke Nukem. Le titre est une ridiculisation bienvenue d’une culture masculine dépassée, qui a la méchante habitude de faire retentir ses subtilités à grands coups de canons et de blagues misogynes. Mais, il est dans le même temps lui-même dépassé, en tant qu’objet culturel trop générique et trop immature pour imaginer sa place dans le monde d’aujourd’hui.

C’est un problème à ne pas négliger dans l’humour de pastiche, qui par des traits toujours plus accentués dans sa satire peut être menacé à son tour de verser, à terme, dans ce qu’il ridiculise. Sans prise de position plus franche et sans s’imposer certaines limites, il est alors tout à fait possible d’être confondu avec l’objet de la critique.

Il faut songer, à titre d’exemple, à la stratégie de commercialisation de Duke Nukem Forever, qui s’est offert un club de striptease à Las Vegas transposant alors l’univers du Duke. Un tel choix questionne l’intention, préalable, de dénoncer un monde dans lequel pornographie et consumérisme règnent main dans la main, alors que cette intention met précisément en pratique ces mécanismes.

On est donc en droit de s’interroger sur le contenu de l’adaptation prévue par Legendary et Counterbalance qui n’ont, pour l’instant, pas exposé d’attentes scénaristiques claires. Si le projet ne prévoit pas une prise de maturité, pour faire de cet anti-héros un anachronisme symbolique, il y a fort à parier qu’il connaîtra le même sort que son prédécesseur.

Publicité homophobe de Duke Nukem 3D

Et que dire de la publicité homophobe de 1996 – œuvre satirique ?

Mais qu’allaient-ils faire dans ce Duke Nukem ?

Dans l’histoire des jeux vidéo, il y a certains égarements qu’on aurait préférés ne jamais subir, soit par ce qu’ils déçoivent toutes nos attentes en tant que client, soit par ce qu’ils compromettent la cause de légitimation intellectuelle. Duke Nukem Forever a été, sans nul doute, les deux à la fois, se vautrant dans une paresse créative et idéologique, tandis qu’il restera avec Duke Nukem 3D un tremplin légendaire du FPS (first personal shooter : vue à la première personne).

On pressent alors que le projet mené par Legendary et Counterbalance ne fait pas tant appel au héros mythique qu’à ce qu’il incarne de nostalgie. C’est, d’une certaine manière, le travail qui a été mené sur Karate Kid, pour diriger celui-ci vers un Cobra Kai converti aux générations d’aujourd’hui. Il est certain que le matériau devra être retravaillé de façon précise, pour ne pas en faire un pamphlet crasseux où l’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer.

 En 2006, rappelons toutefois que le duc s’était entiché d’un ami surprenant, lui aussi engagé dans une œuvre de boucherie contre les aliens. Domasi Tommy Tawodi est ainsi présenté comme l’ami le plus proche de l’américain ringard, alors qu’il mène dans Prey une quête à la fois guerrière et spirituelle. Le titre étonne pour sa mise en lumière des peuples amérindiens, avalés progressivement par le consumérisme américain. La cruauté des aliens et l’horreur de leurs persécutions invitent, là aussi, à en découdre grossièrement, mais permet néanmoins de susciter une opinion sérieuse, questionnant l’analogie avec les massacres autochtones.

On aurait espéré pour le Duke un traitement créatif aussi approfondi, interrogeant pourquoi pas son rôle de faire-valoir et l’amenant peut-être vers une certaine rédemption. À ce sujet, tout est encore possible pour l’adaptation à venir, le meilleur comme le pire.

Prey

Prey (2006)

 

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Phebus

J'aime me plonger jusqu'à l'os dans des choses que je ne connais absolument pas, pour rester curieux de tout, toujours le poing levé comme disait une chanteuse de mes folles années de jeunesse. Sinon je fais partie de cette secte, toujours plus réduite, qui croit en la sortie d'un Half-life 3 depuis vingt ans. J'ai cependant d'autres religions comme Dear Esther, Denis Villeneuve, Alien, les chats, le Japon ou la cuisine. Touche-à-tout en jeux vidéo, j'ai tout de même mes limites quand il s'agit de taper dans le ballon rond ou m'infliger du golf ô combien dynamique. Entre toutes ces choses, j'aime malgré tout un peu d'instinct primaire, en me défoulant sur un FPS en ligne, ça finit toujours une journée en beauté. J'aime à penser que j'aurai pu faire une carrière inimaginable dans l'Esport et devenir celui qui connaît le jeu vidéo mieux que tout le monde (pathétique fierté humaine).

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